Je suis absolument fasciné par cette  démesure autour des start-ups.

Cet amour soudain, si passionné et vif  qu’on dirait le pitch d’une mauvaise série pour ado. Servie sur plateau  d’argent par notre président et son gouvernement, assaisonné par nos  médias (dé)favoris, le start-up model relève du magique, du miracle, de  la panacée si on les écoute.

D’autant qu’ils s’accompagnent un peu  partout, et notamment sur Médium, de story-telling d’entrepreneurs. Ils y  vendent leurs histoires, partagent leurs doutes, et surtout confient  leur fabuleux destin auquel ce choix incroyable de « suivre sa voix  intérieure » les a mené.

Bon OK, j’écris sur un ton un peu moqueur  mais je n’ai pas mieux de mon coté : j’ai été à leur place et le suis  encore aujourd’hui. Je monte des trucs, je lance des aventures. Je ne  peux donc pas les blâmer ! Mais je ne peux pas non plus m’empêcher de  parler du modèle choisi…


Start-up, les Bisounours en enfer

C’est très bizarre, parce que si on  écoute les grands médias et la sphère politique, on dirait que le monde  de la start-up est uniformément génial. Tous les projets y sont cools,  les gens aussi. Propres sur eux, un peu à la marge, cocky mais  sympas. Et puis cette adrénaline, ce truc satisfaisant d’être fondateur,  d’assumer les étapes initiales d’un projet, de risquer. Woah, amazing. La Silicon Valley a l’air d’être un paradis terrestre où tout brille de 1000 feux !

Mais bon, je suis sûr que je ne suis pas  le seul hein ? À me dire que son épanouissement au travail doit quand  même pas mal dépendre de ses collègues (avoir un single-speed ne rend  pas forcément sympa), de son boss, de l’organisation des rapports  hiérarchiques, de la proportionnalité entre responsabilités / charge de  travail / salaire, etc etc. Normal quoi.

Parce que finalement, start-up, c’est  juste un nom qui signifie qu’une boite démarre. Ça sous-entend aussi un  peu qu’il peut s’agir d’une innovation… Menfin toutes les innovations ne  mènent pas forcément au succès, encore moins à un succès d’intérêt  général ou collectif…

Récemment, on commence même à voir des  articles apparaître, qui modèrent les descriptions Bisounours… Des  articles qui sondent plus en profondeur cette nouvelle économie du gig,  du contrat au projet comme dirait l’autre, de la pige, de l’éphémère.  C’est révélateur de trois choses :

  • la propagande ne fonctionne qu’un temps et le concret finit toujours par éclore
  • le choix de son modèle d’entreprise n’a jamais été aussi décisif qu’aujourd’hui
  • les innovations subissent aussi le syndrome de Stockholm

Cette période charnière que nous vivons  en ce moment concrétise tout cela. Elle rend plus explicite et visible  les défauts de notre société, et permet de fait, si on le veut un peu,  de se projeter dans des modèles plus constructifs et moins parasitaires.


Les mauvaises habitudes

Alors que je préparais cet article depuis  quelques temps, hier soir un contact Facebook a posté un article sur  mon mur, exposant l’exemple parfait de ce dont je voulais parler. Je ne  nommerais pas l’entreprise dont il était question, mais il s’agissait de  cultures de fruits en milieu urbain, initialement sur Paris, avec un  business model de start-up rincé par des levées de fonds. J’adore le  concept, j’adore sa faisabilité et ce qu’il ouvre comme champ des possibles.

Mais pourquoi un business model  capitaliste et libéral ? Pourquoi vouloir changer la société de  consommation en reprenant les modèles économiques qui la construisent,  la forgent et la renforcent continuellement, au lieu de s’inscrire dans  la création d’une société de contribution ? Je ne trouve pas vraiment de  réponse. Si ce n’est que l’esprit Silicon Valley est envahissant au  possible, et qu’il est de plus en plus dur de conserver son quant-à-soi  là aussi. J’ai encore moins de réponse lorsque l’étape globalisation du  projet se met en route. L’incompatibilité du capitalisme global avec les  innovations d’intérêt public est-elle à démontrer ? Est-ce que  l’exemple de l’industrie pharmaceutique ne suffit pas ?

Je suis ultra-pour ces initiatives  alternatives de production alimentaire en milieu urbain, j’ai d’ailleurs  postulé moi-même dans une de ces start-ups « locavoristes »… Mais je  redoute toujours leur recherche de profitabilité financière. Et surtout,  leur désir d’expansion internationale… Internet possède à ce titre une  guirlande d’histoires qui pourraient servir de leçons si nous savions  les tirer et les comprendre plus vite.


Privilégier les modèles où le gain privé n’est pas le but principal

Si ça ne tenait qu’à moi, les innovations  autour de l’écologie, de l’alimentation, de la santé ou encore de  l’éducation (domaines qui à mon sens font parti du bien collectif et  relèvent uniquement de l’intérêt général) devraient être conçues et  montées sur des modèles à but non-lucratif. Comme pour les monnaies  locales administrées par des associations comme j’en ai parlé dans cet article.

Parce que souvent ces initiatives et ces  innovations ont un pouvoir de changement suffisamment élevé pour se  refuser à une absorption certaine dans la société de consommation. Elles  ouvrent les portes d’un changement ou de glissement vers une société  inclusive et contributive. Cette capacité révolutionnaire peut permettre  d’imaginer une durabilité du projet, y compris économiquement, sans  avoir obligatoirement à le « vendre ».

C’est une histoire de paradigme général  et de projection dans un monde ou un autre. Et malheureusement, je crois  que dès lors que les projections impliquent le gain individuel et  l’internationalisation, le risque d’y perdre la petite révolution  possible à la base est immense.

Je ne vois (pour le moment ? éclairez moi !) que deux solutions, en théorie :

  • Soit on se base sur un statut non-lucratif, associatif
  • Soit on refuse la tentation de dépasser la sphère locale, ce qui  signifie que nous optons pour un modèle de petite entreprise spécifique à  un territoire

Et, chose fabuleuse, aucun de ces deux modèles n’interdit de concevoir son projet de façon open-source. Une manière d’aborder la collaboration internationale beaucoup plus saine et de déjouer les prédations et les colonisations.


Si entreprendre c’est l’avenir, les modèles « open », contributifs et inclusifs sont le futur.

A mon humble avis, entreprendre, quelque  soit la forme choisie, est la meilleure façon aujourd’hui de modéliser  la société de demain, via l’innovation et la preuve par l’action. La  start-up, le making, le problem-hacking, sont des démarches souvent  porteuses de solutions à des problèmes de société urgents. L’écologie et  la consommation alimentaire en sont des domaines super parlants.

Mais si nous voulons mettre ces  innovations au service d’un changement de paradigme, les diriger vers  une société inclusive, équitable, raisonnée, bienveillante, alors nous  ne pouvons pas les concevoir avec les outils qui font la société  d’aujourd’hui. Et ici encore, je ne peux pas me résoudre à oublier  l’échelle globale, qui nous cause tant de torts. Et je ne peux donc pas  me imaginer non plus que ces initiatives fructueuses finissent par  adopter des modèles économiques qui finissent toujours par devenir,  d’une façon ou d’une autre, parasitaires, prédateurs, oppressants.

Je développe en ce moment quelques  projets liés à ce blog et aux sujets que j’y aborde. Et je m’attache,  grâce aux savants conseils prodigués avec bienveillance par celles et  ceux qui les suivent autour de moi, à ne pas m’engager dans ces business models là. J’essaie de garder à l’esprit que ce sera mieux autrement.  Ça ne peut que l’être. Et je crois que le futur, y compris le mien,  tient aussi à ce genre de détails.

Comme je dis souvent, on verra bien.