L’abstentionnisme est souvent ce chiffre dont on ne sait pas quoi  dire (à commencer par les présentateurs des émissions politiques) le  soir des élections. Un chiffre qu’on prend apparemment en compte, qu’on  recense, mais qui pourtant n’est jamais inclus dans quelconque réflexion  de la part des dirigeants ou des médias.

On pourrait donc presque croire qu’il représente une partie  déconnectée, non opérative, molle, morte. Rares sont les questionnements  sur sa nature, encore plus rares celles qui abordent sa complexité.

Je fais parti de cette masse. Pourtant je ne me sens ni déconnecté, ni incapable, ni mou, et encore moins mort.


Je n’ai jamais voté

Jamais. J’ai toujours su expliquer pourquoi mais les arguments ont  évolué petit à petit. De ceux d’un post-ado très en colère à ceux d’un  adulte un peu plus en paix avec sa réflexion. Et si les turbulences se  sont un peu estompées, la radicalité de mon engagement à ne pas voter,  elle, ne fait que se renforcer.

C’est par analyse structurelle (sans doute inconsciente à l’époque,  bien consciente aujourd’hui) de l’organisation de la vie politique et  décisionnaire que s’abstenir m’a paru être la solution la plus logique  d’abord, et la plus digne maintenant.

Je ne comprenais pas à l’époque comment le système de vote pouvait  être ainsi construit de manière à donner le droit de vote à un étudiant  paumé qui vit chez ses parents et touche des bourses et non à un  travailleur immigré qui turbine tous les jours… L’injustice.

Je ne comprends pas aujourd’hui comment on peut encore croire à la  providence (candidats) ou tomber dans le chantage (vote utile), après  autant d’années de mensonge systémique. Je comprends encore moins dès  lors qu’on creuse au delà de celles et ceux qui sont en première ligne  (toujours les candidats) et qu’on se rend compte du fonctionnement de  tout cela. A ce titre, ce documentaire résume bien les choses :


Un problème de santé publique

Avec les élections présidentielles actuelles arrivant, je pensais  avoir, comme chaque fois, un sursaut d’interrogations : peut-être que  cette fois oui ? Peut-être que par ce moyen oui ?

J’étais notamment tombé sur le site de LaPrimaire.org.  L’initiative et les modalités m’ont plu et attiré. Je m’y reconnaissais  un peu, jusqu’à ce que je me rappelle la synthèse de mon abstention : éviter de participer au cirque des fous.

Parce que vraiment, c’est un cirque, rempli de folie au sens médical  du terme. La schizophrénie absolue des candidats, la frénésie des  partisans, l’amnésie des commentateurs, et ce sentiment de perdition  terrible dans les foules. Et j’en passe, les symptômes ne manquent pas…  De l’extérieur, à regarder comme on lirait La Ferme des Animaux, c’est  non seulement extraordinaire mais aussi férocement malsain.

Et nous traitons cela comme une normalité admise, digérée, logique,  devenue rationnelle et validée par le geste du vote. Et surtout, il  s’agit (s’agirait !) d’une réalité dont on ne peut se défaire : il n’y  aurait pas d’alternative, ou bien elle serait vite taxée soit d’utopie,  soit d’antidémocratique. Sinon les deux. Sans jamais oser appeler un  chat un chat, comme l’ont fait pourtant si bien quelques auteurs avant  nous :

« Je suis profondément convaincu que le vrai fascisme  est ce que les sociologues ont trop gentiment nommé la société de  consommation, définition qui paraît inoffensive et purement indicative.  Il n’en est rien. Si l’on observe bien la réalité, et surtout si l’on  sait lire dans les objets, le paysage, l’urbanisme et surtout les  hommes, on voit que les résultats de cette insouciante société de  consommation sont eux-mêmes les résultats d’une dictature, d’un fascisme  pur et simple. » – Pier Paolo Pasolini
« L’attente du Messie et le culte du génie […] sont  seulement […] une misérable couverture d’impuissance.  La révolution se  révèlera terrible, mais anonyme. » – Amadeo Bordiga
« You will not be able to stay home, brother.
You will not be able to plug in, turn on and cop out.
You will not be able to lose yourself on skag and
Skip out for beer during commercials,
Because the revolution will not be televised. » – Gil Scott Heron

Action / Réaction

Cela étant dit, il m’est difficile de baisser les bras. Je n’y  parviens pas, quand bien même j’y trouverais sans doute d’avantage de  quiétude… Je me rappelle trop souvent ces citations, qui une fois  connectées entre elles, me donnent envie de participer au changement.  Parce que ce n’est pas une simple alternance, ou un remodelage sous la  tutelle d’un ancien « maître » (6ème République…) qu’il faut voir  naître. Mais bien un changement, dans toute la radicalité que la  définition du mot implique.

Et je crois que malheureusement une grande partie d’entre nous vit  encore dans un confort suffisamment anesthésiant pour qu’un réel  engouement au changement profond se fasse à grande échelle. Cette drogue  dure, le confort, a encore une trop grande empreinte sur nous. Ce  changement là, il ne pourra donc à mon sens venir que de celles et ceux  dont le confort est le plus réduit, le plus restreint, et dont l’effet  sédatif n’est plus aussi prégnant. D’elles et d’eux viendront les  premières secousses, et ce sera sans doute à nous de suivre et de  poursuivre ensuite…

Mais d’ici à ce que cela se fasse, et vu le peu de temps que nous  avons devant nous (urgences écologiques, urgences humanitaires), nous  avons en revanche le devoir de commencer le développement des solutions  d’avenir, avec les ingrédients que nous jugeons impératifs : il s’agit  du legs que nous laisserons aux suivants, rien de moins. Et pour ma  part, si vous avez lu mes précédents articles, j’ai commencé (ou  recommencé) à choisir mes actions, à échelle humaine. Parce que comme le  dit tonton Karl :

C’est dans la pratique qu’il faut que l’homme prouve la vérité.” – Karl Marx

Vos initiatives personnelles ou collectives sont évidemment bienvenues en commentaire !