Pour aller plus loin, il faut que je passe  l'étape qui consiste à organiser ma pensée disons « philosophique » derrière ce choix. Essayer de décortiquer pour expliquer cette démarche simplement.

Avec aussi pour but de nuancer proprement et sainement les  différences qui me font aujourd’hui privilégier le locavorisme et  critiquer (avec beaucoup de bienveillance, soyez en assurés) le  véganisme.


Consommation dégénérée, espèce humaine, futur

En réalité, ma démarche émane d’une analyse croisée des champs  socio-anthropologique et philosophique. De nombreux constats se sont  percutés les uns aux autres. Provoquant des émotions, des réflexions, et  des conclusions qui pointaient toutes dans la même direction.

Évidemment il s’agissait de critiquer, plutôt violemment, la société  de consommation telle que l’après WW2 l’a vue naître et telle que nous  la connaissons aujourd’hui. Une société violente, grave, sale. Des  animaux torturés, des masses de gens gavés, des santés suicidées, des  psychologies dégradées. Un rapport à l’assiette, aux produits et aux  circuits complètement dégénéré. Ras-le-bol.

Il s’agissait aussi d’essayer de comprendre notre espèce : très  adaptable, capable de vivre sous toutes les latitudes ou presque, de  s’accommoder de tous les écosystèmes ou presque, par son ingéniosité, et  sa capacité d’innovation et de complétion. Créant ainsi une diversité  de peuples, de cultures, y compris alimentaires, aussi fabuleuse que  nécessaire. Et dont la contemplation a chez moi des conséquences  spirituelles assez profondes…

Et avec cela, il s’agissait enfin de réfléchir au futur. Parce que je  conçois de moins en moins que cette planète ait un quelconque  propriétaire. Et que, peut-être avec l’âge de la paternité arrivant,  naît en moi le désir / devoir absolu de laisser aux suivants une planète  en meilleur état qu’aujourd’hui. Clairement pas un chantier facile…


Analyse politique, changement de paradigme

Alors, j’ai essayé de regarder ce qui nous avait mené au point où  nous en sommes. Les décisions majeures, les orientations principales qui  aujourd’hui nous mettent face à des urgences et des catastrophes  terribles. J’ai trouvé plusieurs réponses, en remontant le fil. Et  curieusement, c’est pendant ma formation de fromager, et des  connaissances acquises sur cette filière, son patrimoine et son  histoire, que tout s’est relié avec cohérence.

(Je ne compte pas la révolution industrielle menant à l’urbanisation  exponentielle donc…) Il y a d’abord cette Seconde Guerre Mondiale, qui  fout l’Europe en vrac. Y compris son agriculture d’ailleurs. La France à  genou, plan Marshall, politique d’immigration et de grand élan  économique pour reconstruire un pays en ruines… On produit à gogo, de  tout, à fond. Les révolutions technologiques y aident bien.  L’électronique, l’ordinateur, tout accompagne la grande  industrialisation de l’alimentaire (entrer autres – cf les films de  Jacques Tati). Et l’urbanisation des modes de consommation. Sans oublier  l’américanisme glouton (cf les ouvrages de Clouscard).

Il y a ensuite cette Europe administrative et financière. Construite à  la hâte, pour éviter de nouveaux conflits (?), pour partager les  miettes entre l’URSS et les USA. Une échelle globale qui s’installe  partout et qui devient la nouvelle nomenclature de pensée et  d’organisation : on internationalise, on globalise, on mondialise. On  connecte des masses, des produits et des marchés, à d’autres, qui n’ont  rien à voir, qui n’ont parfois / souvent rien demandé. Vite, fort,  fermement. C’est violent mais la technologie, les médias et  l’effervescence produisant tellement d’adrénaline collective et de  fantasmes qu’on oublie. On oublie les conséquences possibles, ou on les  calcule. Tout dépend sa position sur l’échelle de classe. Des  conséquences directes et indirectes : une déconnexion du réel, du  pratique, de l’échelle humaine, un vide de plus en plus sidéral du sens  de nos emplois, de nos usages, de nos pratiques…

Pendant 60 à 70 ans nous vivons à cette vitesse prodigieuse,  gloutonne et vorace. Grandissante, envahissante. Globalisé, le monde est  plus que jamais uniforme, déséquilibré, colonisé aussi. L’expansion de  Mc Donald’s est le symbole de l’américanisation des modes de  consommation. Plus généralement, une uniformisation de la nutrition, et  une industrialisation prédatrice de la production et de la distribution  agro-alimentaire (coucou Lactalis).

Il y avait peut être du bon à cela. Quand effectivement les pays  avaient besoin de produire beaucoup, nourrir beaucoup, à bas prix.  Est-ce toujours le cas aujourd’hui ? Je n’y crois plus une seconde. Les  besoins ne sont plus ceux de pays en état de guerre ou en  reconstruction. Les besoins changent avec le paradigme. Ma réflexion  essaie de suivre ce mouvement.


Locavore parce que « localiste »

Si le global a pu accompagner des besoins pré-2000 (je laisse le  bénéfice du doute…), je suis aujourd’hui convaincu que cette échelle  n’est plus adaptée au monde moderne… Je le répète à longueur de posts  ici… Il faut savoir vivre son échec, en tant que société. Tirer les  leçons aussi. Mais ces deux  choses là nous sont volés : ceux qui gouvernent et ceux qui décident  sont ceux qui jouissent du système actuel : comment pourraient-ils  lâcher prise et nous permettre de changer de modèle pour nous adapter à  NOS besoins ?

Changer de modèle pour moi, c’est comprendre les besoins actuels,  inhérents aux urgences actuelles. Et à ce propos, la diversité est au  centre de tout. Tant dans le champ alimentaire et biologique, que dans  le champ humain et anthropologique. Sans oublier bien sûr l’aspect  culturel et sociologique.

Ces besoins me paraissent (pourtant) simples :

  • se réadapter aux écosystèmes où nous vivons : réappropriation des territoires et de notre adaptabilité à eux
  • reconstruire les piliers sociétaux de façon ouverte et libre :  science open-source, laïcité réelle, identité libre, économie vertueuse,  instruction « désidéologisée », démocratie participative effective
  • modéliser un avenir « sustainable » / durable pour les générations futures de toutes les espèces

Et avec mon cursus d’anthropologue, je ne pouvais pas passer à coté de cette conclusion : le local est l’échelle humaine naturelle, garant de la préservation et de la dynamique de toutes les diversités. Je suis donc naturellement devenu « localiste ».

Cela signifie que, des années après avoir eu l’instinct de consommer  local en m’engageant en AMAP, et sans doute avec le souvenir du jardin  de mon grand-père nourrissant 10 personnes toute l’année, j’entamais la  mise en logique de cette réflexion. Et depuis, je déconstruis et  reconstruis ma consommation au même rythme que ma vision d’ensemble.


Locavore, parce qu’il n’y a en fait qu’un seul front

La cause animale résume toute l’aberration de notre système de  consommation. Elle synthétise tout ce qu’il y a à appréhender au rayon  des horreurs et de la violence d’un système. Les écosystèmes sont dans  une telle souffrance, que si on sort du déni à ce sujet, on ne peut  qu’être sensible au végétarisme (a minima) et tenté par le  véganisme (qui ne se contente pas de l’alimentaire). Ce sont de justes  et nobles réponses à l’émotion, et qui peuvent être adéquates en  fonction de leur application (je développerai plus bas). Je remets le  lien du documentaire Racing Extinction… déjà présent dans un de mes articles précédents…

Il n’y a pas que la cause animale ou écologique. Il y a aussi un  ensemble de problématiques humaines, plus ou moins sournoisement  cachées. Des nœuds à démêler et qui concernent en autres le droit du  travail, les délocalisations, l’urbanisation et les déserts ruraux, la  gentrification, la taxation et la fiscalité, la qualité de vie des  producteurs, la prédation économique. Tout cela est à l’œuvre, dans une  horlogerie qui demande du sang froid quand on veut en comprendre la  routine…

Tout cela se rejoint aussi. Dans l’oppression subie par les animaux, les écosystèmes, les populations. Et aujourd’hui en 2017, le niveau de violence est à mon avis cathartique, tout au long de la chaîne…


Végan, la réponse la plus radicale

De ce que j’en ai compris, et j’invite tous les végans qui liront ces  lignes à me corriger ou me reprendre au besoin, le véganisme est donc  un mode de consommation général basé sur des produits où l’animal  n’entre jamais dans quelconque phase du processus de fabrication et de  production, et où la production doit se faire en respectant tous les  acteurs de la chaîne.

C’est évidemment un reflex de consommation sain et logique, comme je  le montrais plus haut. En revanche, c’est une radicalité qui ne souffre  aucun répit. Et j’imagine donc très mal le militantisme végan autrement  qu’en communauté autonome rurale. Comment pourrais-t’on être végan en  continuant de consommer sur le même modèle globalisé qui dérègle et  dégénère tout ?

Et je ne l’imagine pas non plus pouvoir être transposable à une  échelle globale, sans faire subir aux hommes une violence sociale et  culturelle terrible (et donc antinomique du véganisme). C’est vrai :  comment un eskimo, par exemple, pourrait-il « véganiser » son mode de  vie sans s’imposer la violence inouïe d’un exode ?

Je trouve cette radicalité d’engagement sublime. Mais j’ai encore du mal à saisir qu’elle puisse être graduelle. Qu’il  puisse y avoir un véganisme urbain, ou encore un mondial… Ma critique de  ce mouvement est principalement liée donc à ses velléités  d’universalisation.


Locavore, moins radical, mais à mon sens plus révolutionnaire

Le locavorisme est clairement moins radical. Parce qu’il n’est pas  dans le combat moral, il est uniquement un engagement de société. Il  n’incite qu’à comprendre que le circuit court est la réponse qui tord le  plus fort le cou à la société de consommation que nous connaissons. En  détruisant aisément et en douceur, l’ensemble des rouages complexes de  l’horlogerie exposée précédemment ici.

Il est aussi naturellement protecteur des identités culturelles  locales, et incite celles ci à reconstruire l’harmonie qui lie l’humain à  son territoire, son écosystème et sa préservation. Il engage celles et  ceux qui le veulent à reprendre en main l’ensemble de leur modèle de  consommation, et à déserter le dégénéré actuel. Quelque soit le milieu  social, territorial, culturel, religieux. Sans contre-indication.

Il n’a pour seule conséquence universelle que la préservation des diversités,  et peut même, à l’heure actuelle, être un vecteur de leur recensement.  Parce qu’il est un outil de définition culturelle et sociale par les  hommes vis à vis du territoire qu’ils habitent, de construction  communautaire saine et inclusive.

Il est en fait l’inverse absolu du système dans lequel nous vivons aujourd’hui. Pour autant, il n’est ni un downgrade,  ni une perte de confort, ni une soumission, et encore moins une  compromission. Il est au contraire l’endroit où tout est à la portée de  tous et de chacun.


Locavore et végan ?

Voilà pourquoi j’apprends plus à être locavore que végan. Deux choix  qui ne sont du reste, sous certaines latitudes, pas forcément  inconciliables. Cela signifierait alors que nous serions capables de  produire sur place l’ensemble des aliments ou sources nutritionnelles  répondant à nos besoins, sans ressource animale.

Je prends l’exemple de la Vitamine B12, complément alimentaire  essentiel à la santé des végans. En étant locavore et végan, il faudrait  pouvoir la synthétiser sur place. Pas évident ? Eh bien c’est peut-être  la gambiologie et le biohacking (je parle plus haut de science open  source aussi…) qui sauraient/sauront mettre cela à la disposition des  communautés le désirant. Un espoir pour celles et ceux, végans  convaincus, qui ne veulent plus voir aucune source animale dans leur  assiette.

Et même si je respecte hautement ce choix là, je ne le fais pas moi  même, et ne le ferai sans doute jamais. Ma lecture de l’Histoire de  l’Homme étant celle d’une cohabitation gagnant-gagnant avec les espèces  nous entourant, où nous offrons la protection et le confort à des  espèces qui nous le rendent en produits alimentaires (coucou l’histoire  des troupeaux, puis des fromages). Et  même si la linéarité et l’intégrité de cette Histoire est  catastrophique, particulièrement aujourd’hui, le monde rural,  l’anthropologie et quelques initiatives ici ou là dans le monde,  m’aident aujourd’hui à plancher et agir pour cette cause là.

Advienne que pourra !