Il y a quelques temps, j’ai abordé pendant deux billets des concepts  liés à la diversité. La biodiversité d’abord, sorte de curseur du  bien-vivre sur cette planète ou témoignage des urgences qui n’attendent  que nous. Et puis la sapio-diversité, puzzle complexe de ce que chacun  et tous ont de différent et de commun dans la construction et la  structuration de leur savoir, de leur réflexion, de leur évolution  intellectuelle…

Il me parait donc nécessaire de compléter ces deux aspects, l’un extra et l’autre intra, par l’échelle de la société et des sociétés. Cet  article va donc parler de socio-diversité.


Socio-diversité, sur deux niveaux

On parle de deux choses, distinctes mais juxtaposées et concomitantes  : l’échelle d’un groupe social défini (une société entière, comme la  société française par exemple), et l’échelle globale, c’est à dire le  tissu de toutes les sociétés humaines.

Pour l’échelle du groupe, il ne s’agit pas là de ne parler que de  classes sociales. Ce serait presque (lol) trop simple et surtout peu  représentatif de la diversité réelle d’une société. La notre, en France,  quoiqu’on pourrait (oser) étendre le constat à l’ensemble ou presque  des sociétés occidentales, est devant des faits sociétaux, des réalités,  qui demandent d’extrapoler encore d’avantage le phénomène de classe.  Quand bien même on conserverait un angle structuraliste dans l’approche…  De quoi parle-t’on ici alors ? De diversité de sexe, de genre, de race,  de classe, de chance. Des gros mots. Qu’on ose parfois à peine  prononcer sans pincettes. Tout du moins quand on a pas encore conscience  de leur effet principal : la création de préjudices et de privilèges  inhérents à chaque « place » au milieu de toute cette équation.

1 – La « petite » échelle : bref exemple de la société française

La société française, si on la photographie dans l’instant actuel,  reflète son histoire récente (dernier siècle + siècle en cours) et ce  qui reste de plus impactant dans l’ensemble de son histoire culturelle,  territoriale et structurelle. Nous avons à faire avec les fruits hérités  de décennies d’ « évolution », plus ou moins lente, selon l’endroit où  nous portons le regard.

Pour schématiser, nous pourrions utiliser les étiquettes en vogue :  multiculturelle, mixte, plurielle, riche. Ce que cache ces étiquettes  (souvent d’avantage propagandistes qu’autre chose, d’un coté ou de  l’autre d’ailleurs…) ne m’intéresse pas. Mais ce qu’elles tentent de  montrer ou de désigner oui.

Une sorte de mosaïque en 3D, avec différentes couleurs, différentes  formes, et différents reliefs. Mais tout cela en mouvement, en  changement, en transition. Soit par un travail quasi géologique  (intrinsèque), soit par celui de l’artisan (politique en l’occurrence,  systémique).

Ces rythmes de mouvements ont pour conséquence principale de  restreindre ou d’augmenter la capacité d’adaptation confortable de  chaque pièce dans la mosaïque. Si le rôle du système artisan est  déterminant sur les grandes orientations, celui ci influe aussi sur  l’activité intrinsèque et géologique de la mosaïque. Il crée des  changements de confort, donc des tensions et des frustrations dont  l’intensité (et sa gestion) révèlent pleinement le jeu des privilèges et  des préjudices.

Une image concrète et réaliste : je suis un trentenaire blanc en  couple, en CDI – et mon salaire me permet de vivre convenablement –  chrétien disons silencieux, résidant un quartier très calme de la proche  banlieue parisienne. Il me semble difficile d’imaginer que mon sort  (c’est à dire ma place dans la mosaïque, les mouvements que je subis en  occupant cette place, et les frustrations qui en découlent) est égal ou  pire à celui, par exemple, d’une jeune femme musulmane (pratiquante)  issue de l’immigration vivant en banlieue éloignée, au chômage,  célibataire. Nous ne vivons pas le même confort, nous ne partageons pas  le même parcours, nous ne subissons pas les mêmes violences et les mêmes  oppressions, et notre accès au changement de place dans la mosaïque ne  requiert pas la mème quantité d’efforts. Des contingences élémentaires  qui forment à la fois nos vies, mais aussi nos esprits (sapio-diversité,  on y revient).

Nos différences sont clefs. Elles sont autant de facteurs décisifs  dans ce qui pourra être épanouissant pour l’un et terrible pour l’autre.  Cette décision, quasi Damoclès, n’appartenant globalement qu’aux  pouvoirs publics (artisan de la mosaïque, vous avez capté), nous pouvons  et devons questionner leur responsabilité, dès lors qu’un groupe subit  d’avantage qu’un autre… Mais ce n’est pas mon sujet ici (même en période  post-électorale)…

2 – L’échelle globale : la mise à plat anthropologique

A l’échelle du monde, l’ensemble des sociétés présentes à l’heure  actuelle sur la planète tisse un canevas impressionnant de diversité  tant de structures que de projets. Et évidemment d’effets sur les femmes  et hommes les constituant.

J’ai eu la chance, par mon cursus scolaire anthropologique, d’avoir  eu accès à une partie de cette diversité. Et via mes professeurs et mes  cours, de comprendre l’enjeu de sa préservation. Tout comme l’UNESCO se  charge de préserver le patrimoine des créations matérielles, il est  essentiel à mon sens de recenser et de cultiver cette diversité.

Dans une politique mondiale généralement plutôt orientée vers une  normalisation et un alignement tant des valeurs que des manières et des  procédés, ce vœu en devient presque pieu. Pourtant, comme pour la  préservation de la biodiversité et la compréhension de la  sapio-diversité, c’est une des clefs, je trouve, dans la transmission  d’un monde « correct » aux générations qui arrivent.

Mon challenge personnel vis à vis de cela, c’est de me considérer  dans l’incapacité de juger quelconque structuration de société autre que  celle dont je suis issu. Une forme de modestie, accompagnée de  bienveillance, à l’égard d’abord des autres mœurs et coutumes, et du  rythme qui régit les sociétés dans le monde.

Ce n’est pas DU TOUT un challenge facile.


Le concept de richesse sociale

J’y crois. Mais j’y mets beaucoup de mais. D’abord parce que c’est généralement vendu comme un produit marketé,  avec derrière des projets politiques qui ne sont pas outre mesure sur  ma ligne : je pense par exemple au regroupement familial de Bouygues et  Giscard, dont les patrons applaudissaient à l’époque la manne financière  que ramènerait une main d’œuvre si corvéable et bon marché, et dont la  gauche surfe encore aujourd’hui sur la « mixité » culturelle que cela a  créé dans les « quartiers ». (J’utilise les guillemets pour mettre en  exergue ces mots politiques peu digestes)

La « mixité » d’ailleurs, est une idée tant vendue (quand elle n’est  pas directement imposée) qu’on en a perdu le sens éthymologico-culinaire  (je me marre tout seul en écrivant ce mot-valise) : mixer c’est hacher  puis amalgamer. Je n’ai du reste rien contre le concept en lui même,  finalement. Mais en tant que projet politique, on est in fine à l’opposé  de la conservation de la diversité. Et là où la diversité est un signe  de richesse, la mixité comme projet politique est donc de facto un signe  d’appauvrissement (particulièrement par le bas). Et vouloir l’imposer  demeure extrêmement violent.

Et nous arrivons très vite dans un débat qui malheureusement a été  hijacké par les néo-libéraux globalistes d’un coté, de droite comme de  gauche (ou les deux en même temps, désormais), et de l’autre par les  identitaires (plus ou moins rasés de près d’ailleurs). Tellement malsain  d’abord, et puis surtout borné et lesté par des propositions /  solutions essentiellement « absurdes » (en tout cas selon moi… c’est un  autre débat), d’un coté comme de l’autre des deux camps.


La diversité sans être ni un citoyen du monde, ni un identitaire

La seule chose commune à ces deux camps là, c’est le nombrilisme.  Cette faculté exceptionnelle de considérer que SOI est un exemple pour  tous, un summum créé soit par le culte de l’identité enraciné (le  fantasme de la race française ou européenne, élue, pure, appuyée par les  mythologies), soit par celui du « mieux émotionnel » (le célèbre devoir  moral de Jules Ferry à propos de la colonisation, dont découle  aujourd’hui les longues tribunes éditoriales et les actions  gouvernementales interventionnistes). On pourrait même dire anthropocentrisme de société : l’homme d’une société donnée est au centre de l’Univers, et tout (les autres hommes, les autres sociétés) dépend de lui.

Quand je pense à ça, j’ai souvent l’image de l’agent Smith dans la  trilogie Matrix. La duplication à l’infini d’un modèle unique (par la  force ou par des portes dérobées) et uniformisant. Moi, ça me colle un  cafard terrible…

Mais finalement, éviter d’être dans un camp ou l’autre est assez  « simple », quoique pas forcément aisé… Parce que c’est plus naturel  qu’on pourrait le croire, et dénué de propagande quelconque, mais que  cela requiert un certain goût pour l’inconfort : oui, il y a ce moment  où on a cru que j’étais un dangereux nationaliste (on est d’ailleurs de  plus en plus à s’entendre dire l’expression à la mode : « tu fais le jeu du FN »),  un autre où j’étais un hippie démoniaque (quelle idée aussi, de dire  que les papous ne sont sans doute pas plus malheureux sans la  technologie), ou bien un scientifique malsain dénué de poésie (que c’est  froid d’imaginer un monde où le fantasme mythologique ne guide pas  l’action collective d’une société)… Bon, moi je suis fromager, pour  info. Basta…

Il est d’abord nécessaire de s’absoudre des élans émotionnels que la  plupart des actualités journalistiques provoquent en chacun de nous. Se  détourner du logiciel avec lequel nous avons appris à construire notre  pensée, en choisir un libre. Ça n’est clairement pas facile. D’autant  qu’avec Facebook et Twitter agissant comme des amplificateurs, sans  parler des habituels médias presse (TV, presse, sites web), l’ambiance  devient rapidement anxiogène et suffocante.

Cela va de pair avec l’acceptation de son échelle d’action  individuelle: le proche, le local, et le présent. Et du sens réel du mot  action : je ne crois pas aux pétitions, je ne crois pas au vote,  je ne crois plus au modèle d’action et d’activisme proposé par le  système. En revanche, créer ex-nihilo, faire tout avec rien, inventer,  en se mettant au service de son échelle et de l’intérêt général, alors  là, bien des choses ont un effet remarquable.

La socio-diversité, sa compréhension et sa préservation, sont autant  de voies pour moi de devenir agissant et modeste (et sur ce deuxième  point, je pars avec un capital relativement mince… Ahah). Questions  basiques :
– Qui suis-je pour juger réellement de l’impact positif ou négatif de la  politique d’un dirigeant sur un pays qui n’est pas le mien ?
– Qui suis-je pour éprouver de la pitié (ou de l’extase !) à l’égard de  sociétés rudimentaires (j’emploie le mot de Clemenceau dans sa réponse à  Ferry, je le trouve tellement pertinent !) où chacun sait cultiver,  éduquer, transmettre (et parfois soigner) mais où la TV n’existe pas ?

Mettre en marche de petites choses libres et ouvertes, avec des gens  qui s’y retrouvent aussi, et permettent ainsi d’amalgamer des solutions  et leurs adaptations possibles partout : c’est pile ça, ma conception de la (création de) richesse.