L’Histoire qu’on choisit pour nous

Lorsque nous entamons notre cursus scolaire, et jusqu’à ce que nous le finissions, on nous inculque l’Histoire. De notre pays, de quelques autres ailleurs. une matière où je ne me souviens pas beaucoup avoir été challengé sur des compétences autres que la mémoire. Finalement. Assez peu de recherches, assez peu de réflexion, de mise en perspective. Alors que parallèlement, sur des bouquins en classe de français ou de socio-éco, je ne compte pas le nombre de commentaires de textes, où je devais faire appel à des références, en plus de réfléchir par moi même.

C’est triste. L’Histoire c’est passionnant et c’est quand même vachement plus vivant que juste apprendre trois dates et demie. Ça doit forcément être autre chose. Je pense cela depuis longtemps maintenant. Et c’est un tweet qui a réveillé cette réflexion, après être passé par une dure colère d’ailleurs. Un tweet de la réalisatrice Amandine Gay (relayée par ma femme, toujours dans les bons coups celle là !). Un tweet à propos d’une couverture de Valeurs Actuelles. Une couv’ qui pose la colonisation comme une épopée de pionniers dont la France n’a pas à se repentir. Après mon précédent article sur la sémantique de la patate, un petit point route sur cette une me parait nécessaire.

Valeurs on ne peut plus actuelles

Trop souvent le constat suivant est refusé, sans aucun doute par déni : la colonisation est quelque chose d’admis comme acceptable dans l’esprit actuel de la France et des français. Et on peut même aller plus loin : tous les déséquilibres de préjudices et de privilèges inhérents à la couleur de peau de quelqu’un sont admis comme acceptables, acceptés, normés et normaux. Tout le monde y met du sien. TOUT LE MONDE.

La couverture de Valeurs Actuelles, que beaucoup trouveront rétrograde, réactionnaire ou que sais-je encore, n’a rien de tout cela. Elle est en fait résolument moderne et adaptée à la société dans laquelle nous vivons. La différence avec nombre d’entre nous, c’est qu’elle n’est pas dans l’inconscience ou dans le déni. C’est tout ce qui la sépare de nos idéaux sans doute inclusifs et humanistes. Mais nos efforts personnels, portés par ces idéaux là, sont frêles (mais pas vains !) face à une machine, une horlogerie, aussi finement installée partout dans notre société depuis des siècles et des siècles.

Une machine qui trouve un relai, entre autres, dans le système éducatif, ou en tout cas dans la transmission du « savoir ». Et par exemple, dans tout ce qui concerne la lecture et la présentation de l’Histoire. Ici, nous avons un exemple criant : il y a une dimension d’avant-garde, de sublimation, des valeurs comme le courage, l’esprit d’entreprise. Et puis il y a une réponse tranchée et brute à la question : la France doit elle se repentir de son époque coloniale ? Non, répond Valeurs Actuelles, au contraire laisse penser la une.

Se repentir… bon… mais s’en gargariser ?

Nul doute que si j’avais sous la main les grands héros, défenseurs et financeurs de la colonisation, je leur présenterais un petit powerpoint des familles avec les conséquences de leurs « aventures » et de leur épopée. Nul doute que je leur demanderais des comptes et que j’irais de toute mes forces chercher en eux regrets et repentance. Parce que nous, les contemporains, nous vivons les conséquences. Nous ne pouvons nous repentir des choix et des décisions prises des siècles auparavant. L’unique chose que nous avons à faire, c’est de tout mettre en œuvre pour éviter le déni et l’inconscience dont je parle plus haut. Et d’un point de vue scientifique, espérer voir des historiens faire le job sur ces sujets.

Quant à l’idée même de s’en gargariser dans des magasines ? L’idolâtrie de personnages de l’Histoire française ne suffit elle pas assez (coucou Jules Ferry) ? Faut-il encore continuer à rabâcher combien nous avons découvert des montagnes de richesses ramenées de nos expéditions valeureuses avons volé de richesses aux continents et peuples que nous avons envahis ? Et si nous le faisons, alors pourquoi ne pas raconter ce que nous avons fait des ressortissants espagnols victimes de la guerre civile sous Franco, parqués dans des camps de concentration bien avant que le régime nazi lui même n’invente le concept (je vous recommande l’expo Guernica au musée National Picasso de Paris, en ce moment même. On y apprend ce genre de détails en attendant que Valeurs Actuelles en parle…) ?

Ça me laisse un peu perplexe. D’autant que, soyons clair, la France possède une Histoire incroyable (elle n’est pas le seul pays dans ce cas là du reste, évidemment). Nul besoin de se gargariser de la colonisation pour lustrer le blason français et faire flotter fièrement le drapeau bleu blanc rouge dans sa tête. La matière nous l’avons, elle est sous notre nez. Il n’y a bien que la fainéantise intellectuelle ou l’esprit bourgeois pour se gargariser d’un truc comme la colonisation. Ce serait un peu comme si un fabuleux architecte ne se gargarisait que de cette cabane pourrie qu’il a complètement ratée quand il était un ado crasseux, et qui est tombé sur le voisin qui n’avait rien demandé.

Le refus de raconter l’Histoire de France

Il y a une autre Histoire de France, comme il y a toujours une autre Histoire derrière l’Histoire écrite, enseignée, transmise. C’est pour cela que je disais en introduction (et dans certains articles précédents) qu’il s’agit d’une discipline en mouvement. Mais elle n’est jamais racontée, elle. Une Histoire où la question de la repentance ne se pose même pas. une Histoire parfaitement capable de perpétuer l’identité d’une société, sans se gargariser de ce qu’elle a fait aux autres. Et pas besoin, du reste, d’oublier ce que nous avons fait de catastrophique (ça s’appelle apprendre de ses erreurs, et ça demande de les assumer) pour la raconter.

Je suis fromager, comme vous le savez. Et je travaille aussi de près avec des cavistes. Ce que j’apprends du fromage et du vin est une Histoire de la France que trop peu de gens connaissent. C’est l’Histoire de l’ingénierie mise en œuvre par des gens sur leur territoire, pour vivre en harmonie avec les ressources locales. Une Histoire qui raconte la finesse des procédés, méthodes, outils inventés en France. C’est une Histoire qui évidement ne se cantonne pas à du fromage et du vin, mais qui va plus loin, qui raconte ce que le territoire hexagonal a connu, vécu, et comment.

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Carte de France gastronomique, ou quand la Géo donne le goût de l’Histoire

De quoi se targue la France aujourd’hui ? Sa culture, sa langue (et donc sa littérature), sa cuisine et ses produits, la richesse et la diversité de son territoire aussi. Pourquoi ne racontons nous pas cette Histoire de France là à nos enfants ? L’Histoire de la seule vraie conquête dont la France peut se gargariser. Celle de son propre territoire hexagonal. Celle qui montre tous ces gens qui ont su s’adapter au spécificités régionales ou locales pour en extraire ce qui rayonne aujourd’hui dans le monde.

Alors évidemment, moi je ne reste qu’un fromager hein… Je ne suis pas un spécialiste des sciences de l’éducation, ou de l’instruction. Mais je n’ai personnellement jamais autant appris sur notre Histoire que depuis que je fais ce métier. Y compris sur les guerres qui nous ont traversé, les rois et les royaumes, les invasions, la totale quoi… Alors je suis sûr qu’avec un effort de rigueur, et quelques bonnes idées comme celles partagées dans le TedX ci dessous, nous saurons parler d’Histoire sans nous gausser en insultant les autres. D’ici là, bon courage.

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