Pour l’anthropologie à l’École.

Nous répétons les mêmes schémas générations après générations. Sans tirer, apprendre et encore moins transmettre la moindre leçon que peuvent nous donner les sciences humaines ou les sciences « dures ».

Qu’il s’agisse de rapport à l’identité et l’altérité, ou bien d’organisation sociale ou politique, nous retombons dans les travers habituels. Racisme, oppression, organisation pyramidale, exclusion, entre autres, et dans une immuable périodicité de ce que j’appellerais volontiers des échecs de société.

Nous sommes ainsi incapables de mettre à profit les matières de sciences humaines qui nous sont enseignés avant l’Université. La Géographie et l’Histoire en première ligne. Le plus bel exemple est du reste celui de l’Histoire, dont nous oublions sempiternellement le caractère vivant.

L’Histoire, la grande perdante. L’Antifa(scisme), grand symbole.

L’Histoire, parce qu’elle est primordialement écrite par les vainqueurs, n’est jamais absolue. Elle n’est jamais complètement documentée et sûre. C’est une discipline qui souffre terriblement du gouffre qui se trouve entre son besoin élémentaire de précision et son manque furieux et infini d’éléments factuels.

Elle peine encore plus à notre époque, parce que lentement et sûrement remplacée, au rayon des leçons à tirer, par la Mémoire. Une lointaine cousine, plus émotive, hystérique, dangereuse. Nous en sommes arrivés aujourd’hui à juger l’importance de mouvements politiques en fonction de la mémoire à laquelle ils font appel. Les antifas et l’antifascisme en sont la preuve parfaite.

L’antifascisme tel que nous le connaissons ici en France s’érige aujourd’hui contre les extrêmes droites européennes au nom du passé mémoriel européen regroupant les mouvements nazis et fascistes et leur expansion à travers l’Europe. Les dégâts, physiques, structurels, moraux, émotionnels, de cette période et de ces régimes ne font aucun doute. Cela étant dit, nous questionnons notre présent avec des mots définis par le traumatisme, et non par le factuel. Fascisme, facho, faf… Cela renvoie aux casques à pointes et aux bottes de cuir d’avantage que ça ne devrait renvoyer à des réalités systémiques : censure, existence du crime de pensée et du délit d’opinion, propagande unilatérale, horizons culturels opaques, politiques publiques excluantes, abus de langage stigmatisants, novlangue, lois et administration liberticides au nom du « danger », et j’en passe…

Perdre son énergie à porter aux nues un mouvement antifasciste qui ne se bat jamais en premier contre un système qui est résolument fasciste dans sa structuration et son action politique, quelle tristesse ! Quel échec de société !

Quelle dignité tirons-nous de ces comportement vis à vis de l’Histoire ? Alors que nous devrions avoir d’ores et déjà assimilé que l’ensemble des procédés communs aux régimes fascistes sont en place dans notre pays, nous rejetons les leçons de l’Histoire pour nous contenter d’un combat moral adolescent et qui ne concerne qu’une minorité de représentant politique alliée à une minuscule minorité du peuple ? Rendez-vous compte, la candidate qui synthétise toutes ces peurs a perdu au second tour des présidentielles en France derrière un candidat élu par à peine plus de 10% de la population entière du pays… La question du luxe de s’octroyer autant de temps et d’énergie pour si peu a selon moi le mérite de devoir être posée… Mais passons…

Notons avant de poursuivre que j’aurais également pu parler du droit-de-l’hommisme, cette grande excuse qui permet à l’Occident actuel d’aller faire la guerre partout dans le monde au nom de la démocratie. Je n’y vois personnellement que la perpétuation du discours colonialiste de Jules Ferry,grand homme de gauche (ironie… si besoin est de le préciser…) qui faisait de l’assujettissement des autres cultures et peuples un devoir moral pour le blanc. Jules Ferry n’était pas ce qu’on appelait un faf d’extrême droite. François Hollande, son successeur auto-proclamé non-plus… Néanmoins, la société de privilèges (blancs) et de préjudices (celles et ceux qui sont nommés très vulgairement les minorités visibles…) dans laquelle nous vivons reste très encrée dans cette vision des choses. Une catastrophe. B R E F …

Retourner à l’instruction curieuse.

Face à ce constat, je me suis demandé comment à l’échelle d’une société, nous pourrions changer radicalement notre rapport à l’histoire, à la mémoire, et de fait, faire de l’héritage (et je reviendrais sur cette notion d’héritage dans deux articles à venir) un engrais sain sur lequel faire pousser une société saine.

Il y a selon moi, absolument pas spécialiste de l’enseignement ceci dit, une nécessité de rebattre les cartes de l’apport des sciences humaines dans l’École. Recommencer le projet d’instruction (mot que je préfère 100 fois à « éducation », qui à mon sens relève d’avantage du devoir parental que de l’École…) de 0. En comprenant que c’est un moyen pour tous de mieux construire notre société, et de s’empêcher autant que possible de répéter des erreurs passées.

Ce nouveau modèle pourrait se projeter simplement vers des missions basiques :

  • Cultiver la connaissance du monde de façon horizontale : cela signifie de concevoir l’altérité sur l’ensemble du globe sans échelle de valeur quelle qu’elle soit. Ni morale, ni technologique.
  • Cultiver l’esprit critique : faire naître et grandir la capacité de chacun-e de douter librement et de critiquer dès lors que des faits mettent à mal une théorie ou que celle-ci ne soit que partiellement avérée, sans vergogne et sans moralisation du sujet étudié. Dit avec ces mots là cela paraît presque anodin, mais en réalité, un grand nombre de tabous actuels sont concernés ici.
  • Comprendre l’importance de l’épanouissement de société : Saisir que la finalité d’une société humaine est avant tout l’épanouissement de ses membres, et non le développement économique, militaire ou encore technologique. Et de fait, faire naître cette aspiration de groupe et personnelle, dont l’intemporalité prévaut sur l’obsolescence des valeurs sociales actuelles (compétitivité, productivité, adversité).

Un modèle qui ne supporterait donc aucune idéologie particulière, aucune morale établie par une paroisse ou une institution, et qui ne s’intéresserait qu’à ce qui fonctionne ici et ailleurs, pourquoi, et comment, avec pour curseur qualitatif non pas la pure économie-finance, mais l’épanouissement d’une société et de ses membres.

L’anthropologie, et la curiosité de tout.

Pendant mon cursus universitaire en anthropologie, j’ai été frappé par la distance respectueuse mais passionnée des enseignants. Né-e-s ailleurs, attirés par un ici qui n’est pas le leur, désireux de comprendre tout ce qui se joue devant eux, dans la plus précise des échelles, sans pour autant vouloir y participer de trop, le dénaturer ou se l’accaparer. Dans sa méthodologie et dans sa posture sémantique, l’anthropologie révèle à mon humble avis le vrai sens du mot humanisme (au delà de toutes les considérations morales et émotionnelles que la gauche des Lumières a insufflé à ce terme).

Les analyses, quelque soient leur axe d’entrée, leur école, ou leur approche, cherchent toutes à relater comment une société procède pour fonctionner. Et il me semble que ce questionnement est absolument essentiel aujourd’hui, puisque clairement, la notre ne fonctionne plus pour un nombre trop important de ses membres (pour ne pas dire un écrasant 99%).

Enseigner plus tôt à regarder comment fonctionne un système, c’est apprendre et comprendre comment le sien pourrait fonctionner mieux : qu’est-ce que nous oublions ? Que fais-t’on de mal ? de bien ? Autant de questions curieuses et saines qui, j’imagine, permettent à un esprit en construction de s’investir à son échelle, avec inspiration (tant conceptuelle que pratique).

N’ayons pas peur de le dire : si apprendre le théorème de Thalès en classe de mathématiques permet le développement de certains mécanismes de réflexion, pourquoi l’apprentissage de l’anthropologie ne le permettrait pas ?

On ouvrirait alors plus facilement la voie d’une construction sociale naturelle, réflexive, adaptable constamment et riche de l’ensemble des contributions locales et trans-locales. Plus que jamais collaboratif et inclusif, on pourrait même imaginer des exercices de mise en pratique, de mise en situation, où enseignants et enseignés testeraient les fonctionnements différents des sociétés dans le monde. Avec ce reflex quasi naturel (en tout cas chez moi) de finir par se dire « mais alors, pourquoi nous on fonctionne si bizarrement ?! ».

J’espère donc voir dans quelques années une anthropologie pour les kids arriver dans l’École. Dans la formation des enseignants, si nous parvenons enfin à leur donner un modèle institutionnel galvanisant et digne, comme ils le méritent. Et puis dans les cursus scolaires, parce que nos enfants, comme nous en ce moment, seront les garants de ce qu’ils laisseront aux prochains.

5 commentaires sur “Pour l’anthropologie à l’École.

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  1. Très bon papier! Et on ne peut plus d’accord en tous points avec ce qui est dit, notamment sur tes axes d’instruction.
    Après, j’ai trèèèès peu d’espoir quand à une quelconque amélioration du système éducatif ou des programmes, bien au contraire… C’est d’ailleurs pour ça que je préconise l’idée que les parents, de façon plus ou moins importante, cessent de déléguer ET l’éducation ET l’instruction, et ainsi se responsabilisent à nouveau. Ceci dit, tout le monde n’a pas les épaules, les moyens ou le temps pour le faire, j’en conviens, mais comme tu le montres, ça a des conséquences …
    Mais espérer d’un état qu’il donne des outils à son peuple pour voguer à contrevent, ça me permet compliqué…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci !
      Il n’y a pas à espérer. Comme j’essaie de le montrer en filigrane sur l’ensemble de mes articles, je pense qu’il nous appartient de redefinir les règles du jeu. L’instruction est une histoire très « locale » en fait. Nos enfants sont scolarisés « ici », pas quelque part ailleurs.
      Par des cours extérieurs ou par des classes tests, il ne me parait pas impossibles de mettre cela en place dès à présent, et de construire des modèles et exportables ailleurs. 😉

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    2. En effet, c’est la question qui revient systématiquement à chaque fois que j’ai l’occasion d’échanger là-dessus. Ceci-dit, le sport (collectif, en l’occurrence, mais pas que), la musique, divers activités culturelles, et j’en passe, me paraissent être des bons moyens d’ouvertures et de sociabilisation.

      Aimé par 1 personne

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